Tokyo Art Déco

Mutsuhito Meiji – 明治天皇 – (1852-1912), 122ème empereur du Japon (et grand-père de Hirohito), annonce, dès le début de son règne «que les usages des temps anciens sont abolis pour toujours» faisant ainsi entrer le Japon dans la modernité. Meiji ouvre son pays jusqu’alors fermé aux influences extérieures, crée une constitution, un parlement élu, abolit les castes, distribue la terre aux paysans, rend l’éducation obligatoire et envoie les meilleurs étudiants dans les universités occidentales.

Le 11 janvier 1867, Mutsuhito Meiji n’a que 15 ans quand il se marie avec dame Haruko. Elle ne lui donnera pas d’enfant. Mais qu’à cela ne tienne, à l’époque, il y avait aussi des concubines désignées comme «dames officielles». Il en aura plusieurs qui lui feront 15 enfants. Seuls 5 d’entre eux atteindront l’âge adulte, un garçon, Yoshihito – 大正天皇 qui lui succédera et quatre filles, princesses impériales. C’est de l’une d’elles qu’il s’agit ici, 12ème enfant et 8ème fille de Meiji, la princesse Fumi-no-miya Nobuko (1891-1933), fille d’Empereur.

Le 6 mai 1909, la princesse Nobuko épouse le prince Yasuhiko Asaka et, ce faisant, devient ainsi Son Altesse Impériale La Princesse Fumi Nobuko. Son mari est diplômé de l’académie de l’armée impériale et atteint le grade de lieutenant-colonel. En 1922, il embarque pour la France pour s’y perfectionner à l’art de la guerre à l’Ecole spéciale militaire de St-Cyr, sous le nom de «Comte Asa». Il profite de ce séjour pour effectuer des voyages d’étude privés en Europe avec un couple de cousins, le prince Naruhisa et son épouse la princesse Fusako. Au nord de Paris, un grave accident de voiture tue le chauffeur et le prince cousin, blesse gravement la princesse et Asaka qui, atteint aux jambes, se retrouve paralysé.

Apprenant le drame, la princesse Nobuko se précipite en France pour soutenir son mari dans sa longue convalescence. Ils y resteront deux ans et feront ensemble une tournée en Europe. En 1925, à la veille de leur retour au Japon, ils visitent l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, la première exposition entièrement consacrée aux arts décoratifs, d’où est issu le terme «Art Déco». Ils en ressortent fascinés.

La Villa Teien, construite en 1933, aujourd’hui toujours dans sa splendeur originelle.

De retour à Tokyo, le couple retrouve sa maison dévastée par le grand tremblement de terre qui a ravagé la ville en 23. La princesse Nobuko contacte deux créateurs qui lui ont été présentés à la foire de Paris, Henri Rapin et René Lalique. Elle leur demande de concevoir l’intérieur de leur nouvelle résidence en construction, avec pour mission d’introduire l’Art Déco au Japon. La grande et splendide maison ne sera terminée qu’en avril 1933. La princesse Nobuko ne pourra malheureusement pas profiter longtemps de cette exceptionnelle demeure dont elle fût l’instigatrice car elle tombera soudainement malade et décédera six mois plus tard, le 3 novembre 1933.

Quatre silhouettes de déesses ressortent des panneaux signés Lalique, comme pour venir souhaiter la bienvenue aux invités. La mosaïque est en pierre naturelle, oeuvre de Takashi Oga du Bureau de la Construction de l’Agence de la Maison Impériale.

Si l’idée de cette demeure trouve sa source à l’expo Art Déco de 1925, c’est en 29 que les travaux commencent. Mais en 31, le Japon envahit la Manchourie et le prince militaire à d’autres soucis et devoirs que la décoration de sa future maison. En 37, la guerre avec la Chine et la Russie envoie le prince Asaka en poste à Shanghai où il n’aurait pas eu les mains propres. En 45 la Japon capitule et Asaka, comme toute la noblesse nipponne, est déchu de tous ses titres.

La “tour de parfum”, fontaine crée par Henri Rapin, fabriquée à la Manufacture Nationale de Porcelaine de Sèvres diffusait d’agréables parfums dans toute la pièce.

Son palais Art Déco est saisi par le nouveau gouvernement et sert, dès 1947, de résidence au Premier Ministre, Shigeru Yoshida. Puis de 55 à 74, il devient résidence officielle des hôtes de marque en visite à Tokyo. Ce n’est qu’en 1981 que le titre de propriété est transféré au gouvernement de la ville qui l’ouvre au public le 1er octobre 1983 sous le nom de Tokyo Metropolitan Teien Art Museum. En 2015 ce qui était la résidence du prince et de la princesse Asaka passe au rang de «Important Cultural Property» pour sa valeur artistique inestimable.

Le grand salon, hier et aujourd’hui.

Si l’architecture extérieure est relativement simple, c’est l’aménagement intérieur qui rend cette demeure Art Déco exceptionnelle. Le couple Asaka avait bien sûr des moyens financiers sans limites mais il avait surtout une sensibilité artistique hors norme.

Dans le grand hall, ce bas-relief en marbre est l’œuvre du sculpteur français Ivan-Léon Blanchot.

Tous deux ont su choisir et inspirer les plus grands artistes décorateurs français et japonais de l’époque. Henri Rapin, qui a agencé et décoré sept pièces de cette demeure dont l’iconique hall d’entrée et sa sublime Tour à Parfum, René Lalique bijoutier-joaillier et maître verrier mondialement reconnu qui a été chargé des luminaires et des vitres des portes d’entrée, Alexandre Blanchot, sculpteur des «Enfants jouant», marbre placé dans le grand hall, Max Ingrand, peintre et artiste verrier, qui a élaboré vitraux et portes décorées en verre dépoli du salon et salle à manger et Raymond Subes, ferronnier d’art à qui on doit les splendides décors des tympans des portes. Les mosaïques, papiers peints, décorations murales ont été conçues par des artistes japonais, dont Takashi Oga, du Bureau de la Construction de l’Agence de la Maison Impériale. Parfaite symbiose entre la créativité française et la sensibilité japonaise.

Dans la grande salle à manger, des motifs de fleurs et fruits ont majoritairement été utilisés, y compris dans les plafonniers en verre « Ananas et Grenades » conçus par René Lalique et sur les portes de Max Ingrand avec ses motifs de fruits. Les cache-radiateurs sont ornés de poissons et de crustacés.

La Villa Teien semble une bien étonnante demeure avec son pur style Art Déco au milieu de Tokyo l’ultra moderne. Survivante aussi, elle a échappé aux terriblement destructeurs bombardements américains du printemps 45 et aux fréquents tremblements de terre dont celui du 11 mars 2011, le plus violent jamais enregistré au Japon.

Yoshida Shigeru qui, après la guerre, fut à la fois Ministre des Affaires étrangères et Premier Ministre, décida de vivre ici plutôt que dans la résidence du Premier Ministre. Il utilisa cette pièce, conçue et décorée par Henri Rapin comme bureau.

Remarquable aussi, la Villa Teien est restée inchangée tant dans son architecture et décoration intérieure que dans son mobilier. Tout ou presque a été gardé, préservé, entretenu, respecté.

Rares – et c’est à noter – sont les sublimes demeures privées qui résistent au temps, aux éléments, aux appétits des promoteurs, aux modes, aux héritages, aux vandales… comme l’ont subit à Bruxelles la splendide Villa Empain (Fondation Boghossian) et à Roubaix la Villa Cavrois qui ont dû être restaurées à très grand frais.

Aujourd’hui on peut déambuler dans cette Villa-musée Teien comme le faisaient les époux Asaka, pour se rendre compte ainsi de leur grande sensibilité artistique et remercier aussi les personnes fortunées de nous laisser en héritage de telles sublimes demeures.

Brigitte & Jean Jacques Evrard

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