Gaudí, l’anarchitecte

«Nous avons accordé le diplôme à un fou ou à un génie. Le temps nous le dira». Voilà ce qu’affirmait, en 1878, Monsieur Elies Rogent, directeur de la toute nouvelle Ecole provinciale d’architecture de Barcelone en remettant son diplôme à Antonio Gaudí. En recevant ce précieux document, Gaudí dit à son ami sculpteur llorenç Matamala : «Llorenç, il paraît que maintenant je suis architecte !».

Voilà donc résumé le début de carrière de celui qui est sans aucun doute le plus génial architecte de l’ère moderne, le tout premier à avoir repensé l’architecture jusque là classique. Influencé par ses lectures sur l’art oriental (Perse, Inde, Japon), par les édifices islamiques d’Espagne et bien sûr par l’architecture gothique renaissante à la fin du XIXème siècle théorisée par Viollet-le-Duc, Gaudí s’est rapidement mis à considérer l’architecture autrement. Car il est là le génie de ce jeune architecte. Par sa connaissance intuitive de l’architecture, il observe, analyse, comprend, imagine, crée. Il est de ceux, extrêmement rares, à pouvoir réinventer d’instinct, sans devoir être initié par un maître, étant maître avant le maître. Sans besoin, ni de reconnaissance, ni d’élèves, ni de disciples, ni de partage. Génie pur, mystique, quasi inaccessible aux autres.

Gaudí trouvait que l’architecture gothique était critiquable, et qu’il lui fallait donc la perfectionner. Il en disait : «L’art gothique est imparfait ; il n’en est qu’à la moitié de la solution ; c’est le style du compas, de la formule de la répétition industrielle. Sa stabilité se fonde sur l’étaiement permanent par les contreforts ; c’est un corps défectueux qui se soutient par des béquilles». Clairvoyance absolue.

Cour intérieure de la Casa Mila (la Pedrera) – Photo: Massimo Cuomo

Vers la fin du XIXème siècle, l’art nouveau est en plein essor et Gaudí le fait sien en le transcendant. C’est à cette période que son génie se déploie et que ce qui dormait en lui depuis sa tendre enfance s’exprime de merveilleuse façon. Car dans sa maturité Gaudí pense l’architecture comme est faite la nature. On le voit dans ses œuvres les plus remarquables, aujourd’hui considérées dans le monde entier comme des merveilles, la Casa Batlló, la Casa Milà (Pedrerra), le parc Güell et bien sûr l’apogée, la Sagrada Família, qui font la fierté de Barcelone.

Gaudí étant très croyant, mystique même, il semble normal qu’il ait regardé la nature, œuvre de Dieu, plutôt Dieu elle-même, comme source d’inspiration, d’admiration, d’émerveillement et de respect. En analysant l’architecture de ces quatre plus admirables réalisations, on voit que tout y est pensé comme le sont la nature et le vivant organique. Le liquide, avec les toits aux tuiles en écailles de batraciens, les plafonds imitant la houle marine, les décorations en forme de poulpe, de conque, d’algues, d’étoiles de mer… Le minéral, avec les pierres taillées, sculptées comme par le vent et l’eau… L’air avec des vitraux colorés, des puits de lumière, des cours intérieures éclairées… Le végétal avec les arbres, les feuilles, les fleurs, les fruits…

L’animal avec les représentations chatoyantes d’animaux, d’oiseaux, de reptiles, de poissons, d’insectes de tous types. On y trouve même des représentations de têtards… ou des spermatozoïdes, germes de vie, peut-être ?

Précurseur, il l’était aussi dans le choix des matériaux, écologiste bien avant l’heure. Il met en œuvre le trencadis, mosaïques faites de déchets de fabrication de céramiques, pour habiller les surfaces planes et courbes. Le résultat de ces patchworks est surprenant, fascinant, coloré et extrêmement résistant. On peut en admirer les effets sur les bancs ondulants du parc Güell.

Pour une des cheminées de la Casa Milà, Gaudí à utilisé de simples bouteilles cassées à une époque où le mot recyclage n’existait pas encore.

Mais c’est dans l’invisible au commun que le génie de Gaudí est le plus remarquable. Dans les formes qu’il donne à ses constructions, aux espaces intérieurs, aux décorations. Il se sert des forces de la nature et des structures organiques pour modéliser ses architectures. Il utilise des formes jusque-là inédites comme le paraboloïde hyperbolique, l’hyperboloïde, l’hélicoïde et le conoïde. Termes bien savants réservés aux spécialistes (wikipédia devrait vous éclairer).

Gaudí introduit à profusion une forme spécifique, appelée la chaînette, courbe plane que prend, naturellement, par son propre poids et par gravité, une corde suspendue par ses extrémités, un peu comme le ferait un long collier de perle au cou d’une belle.

Ses réalisations sont asymétriques, ondulantes, innovantes. Il consacrera sa vie à la recherche de solutions optimales, en volumes, formes et assemblages. Préférant la maquette en plâtre, le croquis enlevé au plan dessiné, sculptant ou dessinant ainsi de ses mains, ses œuvres majeures.

Il y a tant à dire sur ce génie, tant a déjà été écrit, dans le détail, par des érudits, des historiens, des architectes. Et il s’en écrira encore. Bien mieux que ce simple texte uniquement destiné à vous inciter à aller voir, ou revoir, ces 4 merveilles. L’œuvre de Gaudí est majeure, infinie et éternelle.

Pour preuve la Sagrada Familia, entreprise par lui dès 1883 et en construction jusqu’à sa mort en 1926, à cette époque inachevée. Inachevée encore aujourd’hui cette construction magistrale doit être la seule au monde à se continuer, à se terminer, près d’un siècle après la mort de son créateur, par d’autres architectes, ingénieurs, artisans, artistes dans l’esprit si particulier de Gaudí. Sachant qu’il ne verrait jamais de son vivant la Sagrada Familia terminée, il fit en sorte de construire suffisamment d’éléments en formes, styles et hauteurs pour obliger ses successeurs à continuer et à finaliser son œuvre comme lui l’aurait fait. Génial arnarchitecte jusqu’au bout.

ANECDOTE…

Il paraît que là où s’élevaient à New York les Twin Towers, construites en 1972 par l’architecte Minoru Yamasaki et détruites lors des attentats du 11 septembre 2001, devait être édifié au tout début du XXème siècle, l’Hôtel Attraction. Plus qu’un hôtel, le projet incluait des restaurants, espaces de loisirs, salles de spectacles, musées, commerces et appartements. La tour principale devait culminer à 360 mètres devenant ainsi le plus haut bâtiment jamais construit au monde.

DESSIN HOTEL ATTRACTION
Dessin de Gaudi pour l’Hôtel Attraction, retrouvé en 1956.

Ce projet, initié en 1908, demanda 3 années pour sa conception et aurait nécessité 8 années pour sa construction. Projet bien trop ambitieux demandant un investissement démesuré. Ayant trop de travail, l’architecte choisi par les investisseurs américains, déclara forfait en 1911, car il préférait se consacrer à son œuvre majeure, la Sagrada Familia. Dommage, on aurait pu admirer aux USA, la seule œuvre de Gaudí hors Espagne.

Il faut aussi noter que, lorsque le projet de reconstruction du World Trade Center détruit a été lancé de suite après les attentats, un groupe formé d’ingénieurs et architectes, admirateurs du travail de Gaudí, ont proposé de reprendre le projet de Hôtel Attraction sur bases des esquisses de Gaudí retrouvées par hasard bien longtemps après le décès de l’architecte. Malgré de nombreux arguments positifs et soutiens, c’est le projet de Daniel Libeskind qui a été retenu. Sinon, New York aurait eu un symbole tout en rondeurs, en couleurs, en élégance, féminin quoi ! Occasion ratée. Dommage.

Photo intro: SBA73

Photo Antonio Gaudi: Pau Audouard.

Brigitte & Jean Jacques Evrard

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