Utopie pervertie

Dans sa Vienne natale, Viktor Grünbaum (1903-1980) a étudié l’architecture à l’Académie des Beaux-Arts. Il travaille d’abord aux côtés de Peter Behrens, architecte, graphiste, considéré comme précurseur du design industriel. En 1936 Grünbaum se voit confier la rénovation du magasin du détaillant textile Singer. Il casse les codes.

Fini pour lui la vitrine à front de rue, il déplace la porte d’entrée de plusieurs mètres en arrière en créant un espace libre encadré de grandes vitrines éclairées de façon théâtrale. Les clientes peuvent ainsi, tout à loisir, sans être dérangées par le flux continu des passants, admirer en intimité les produits magnifiés et, séduites, entrer les acheter.

D’un petit magasin statique, Grünbaum a créé de larges surfaces d’exposition dynamiques, et a fondamentalement changé l’approche commerciale en faisant passer le chaland de l’extérieur (la rue) à l’intérieur (l’alcôve du magasin), de l’espace public à l’espace privé, du brouhaha au calme, de l’éphémère au permanent. Le succès de cette nouveauté apporte à Grünbaum de nouveaux clients, la notoriété et le respect de la profession et de la presse spécialisée.

Mais l’Histoire ne tient pas compte des individus. Quand le peuple allemand a préféré l’immonde dictature à la démocratie, et quand les Autrichiens ont épousé l’Allemagne nazie en créant ensemble la Gross Deutchsland, début d’une effroyable période qui verra l’Europe, puis le monde, mis à feu et à sang, les massacres, les destructions, les horreurs sans nom, nombreux ont été ceux qui ont décidé de fuir, quitte à tout perdre, sauf la vie et l’honneur. Parmi eux, et on le comprend, Viktor David Grünbaum, Juif et socialiste.


Il a 35 ans en 1938 quand il émigre aux U.S.A. Dès son arrivée à New York, il change son nom en Victor Gruen. Sans même parler anglais, il trouve rapidement du travail, comme dessinateur d’abord puis comme architecte. En 1941 il s’installe à Los Angeles où en 1946 il fonde la cabinet Victor Gruen Associates (qui existe toujours aujourd’hui). Deux ans plus tard il entame des discussions avec les propriétaires du grand magasin Hudson’s à Détroit (Michigan). Les banlieues des grandes villes étaient constituées de larges zones d’habitat, rien que d’habitat. Sortes de zone dortoir où le commerce n’avait pas sa place. Gruen propose à Hudson’s la création d’un centre commercial piétonnier gigantesque en plein air qui serait pensé comme une ville. Composé d’un mélange convivial et attractif de boutiques variées, cafés, restaurants, zones de repos, espaces verts, lieux de loisirs et de culture, auditorium et théâtre, banque, bureau de poste, infirmerie, nurserie, place centrale, rue, fontaines, sculptures, etc… et même d’un abri anti-atomique !!! une sorte de reconstitution en moderne de sa Vienne natale, sortie comme par magie au milieu de nulle part.

C’est ainsi qu’est né, en 1954, le Northland Center, à Southfield dans la banlieue de Détroit, entouré de plus de 5000 places de parking, au pays de la voiture-reine… le tout premier centre commercial au monde. Aujourd’hui, après moultes transformations et autant de propriétaires avides de gains, le Northland Center est à l’abandon, épave entourée de parking vides. Ite missa es.

Gruen, qui s’auto-proclamait l’«Architecte du Peuple», voulait combiner les activités commerciales et sociales dans les étalements moroses et stéréotypés des banlieues en créant des «villes commerçantes», concept qu’il avait énoncé en 1943 dans le cadre d’un concours national pour la conception d’une ville en l’année 194X. X pour l’année alors encore inconnue où la Seconde Guerre Mondiale prendrait fin !

© Gruen & Associates

Le Northland Center, à l’époque le plus grand centre commercial au monde, attira en masse les consommateurs satisfaits et généra de remarquables profits,… MAIS, car il y a toujours des «mais». Le premier vint des actionnaires et des promoteurs qui pervertirent le rêve utopique de Gruen. Ils axèrent tout sur la vente, négligèrent le culturel, le ludique, les espaces verts, bref tout ce qui ne rapportait pas. Le second, apparut dans les années 60 lorsque la classe moyenne blanche s’enfuit des quartiers mixtes du centre-ville pour préférer les banlieues bien blanches et par là accélérer la paupérisation des villes désertées par les populations aisées.

De quoi rendre Gruen bien marri. Son idée de ville commerçante s’est transformée en ville désertée. Il s’est donc tourné vers la revitalisation des quartiers en souffrance des centres-villes… en créant des centres commerciaux intégrés, tels qu’ils sont aujourd’hui en nombre croissant dans les grandes métropoles asiatiques.

Vers la fin des années 60, quand de nombreuses villes américaines étaient en troubles, Gruen retourna dans sa Vienne natale. La chambre des architectes de Vienne lui refusa le titre d’architecte car il n’avait pas, et pour cause, terminé ses études dans la Vienne nazifiée !

Le centre de Vienne, piétonnier depuis 1974. © C.Stadler/Bwag

Bon prince, Gruen fit don à cette «honorable» chambre d’une somme considérable à l’époque de 10.000 shillings autrichiens, puis fonda en 1973 le Zentrum für Umweltfragen (Centre pour les questions environnementales). Il publie ensuite la «Charte de Vienne» qui en opposition à la «Charte d’Athène» de Le Corbusier, expose les principes d’une ville à dimensions humaines, de plus grande compacité pour favoriser les échanges. Au début des années 70, Gruen, visionnaire, proposa de transformer l’ensemble du centre-ville de Vienne en une zone à usage mixte, piétonne et sans voiture, ce qui fut réalisé en novembre 1974… là où Bruxelles s’approche seulement aujourd’hui !

Gruen a souligné pendant le reste de sa vie que les sociétés immobilières et les promoteurs avaient détourné son concept de «ville commerçante» en le réduisant à une simple «machine à vendre». 

Brigitte & Jean Jacques Evrard

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