Au bord du fjord, les deux tours de l’Hôtel de Ville d’Oslo s’élèvent tel un temple en briques rouges, stoïque, comme posé sur l’eau. Pensé en 1906, achevé en 1950, après des décennies de conception et de construction marquées par les guerres, ce bâtiment est à la fois un emblème de sobriété scandinave et un remarquable écrin d’art.
Conçu par Arnstein Arneberg et Magnus Poulsson, le Rådhus incarne le fonctionnalisme, cet esprit architectural qui privilégie l’utilité et la clarté. Pourtant, loin de se limiter à une austérité pure, l’édifice se réfère aux traditions ancestrales norvégiennes par ses briques expressives d’aspect ancien – larges et rugueuses comme celles du Moyen-Age – et par les nombreuses œuvres d’art qui racontent l’histoire du pays et de la ville.
Le projet est ancien : dès 1906, l’idée d’un hôtel de ville moderne sur Pipervika, face au fjord, est suggérée. Il faudra attendre les concours de 1915 puis 1918 pour qu’Arneberg et Poulsson soient choisis parmi les 44 candidatures. Le chantier véritable commença dans les années 1930 avec un projet fortement remanié, influencé par le style fonctionnalisme émergeant, dont l’ajout des deux grandes et massives tours qui donnent toute sa force à l’édifice. La construction fût interrompue par l’Occupation allemande. Finalement ce n’est qu’en 1950 que le Rådhus fut inauguré, il célèbre cette année son 75ème anniversaire.
Cette genèse longtemps repoussée confère à l’édifice une densité historique : il porte à la fois les rêves avortés de l’entre-deux-guerres et les espoirs infinis d’après-guerre. Il raconte un temps suspendu et renaissant, à travers la brique sévère et les œuvres d’art remarquables.
Les deux tours carrées, hautes d’une soixantaine de mètres, donnent toute sa force à l’ensemble. L’une d’entre elles abrite un carillon de 49 cloches, le plus grand de la région nordique. Ses notes graves et cristallines s’échappent dans les airs dix-huit fois par jour, ponctuant la vie citadine.
On entre dans cette cathédrale civile par la porte nord – la visite est gratuite – avec de part et d’autre dans les galeries latérales les impressionnants panneaux en bois sculptés par Dagfin Werenskiold. Seize œuvres impressionnantes en haut relief d’une tonne chacune, dix ans de travail, des tableaux mettant en valeur des animaux mythiques, des légendes, des déesses et des dieux, des traditions vernaculaires, colorées et graphiques, tout le panthéon populaire norvégien mis en scène. Remarquable Yggdrasilfrisen.
À l’intérieur, l’Hôtel de Ville émerveille par ses fresques et mosaïques colorées. Le grand hall central, le « Rådhushallen » majestueux, au sol de marbres est ceint de peintures murales œuvres de Henrik Sørensen et Alf Rolfsen.

Ces fresques retracent l’histoire de la Norvège, des champs labourés au mouvement ouvrier, de la Résistance pendant l’occupation nazie jusqu’à la délivrance et la reconstruction. Chaque tracé, chaque couleur, tisse la mémoire nationale dans la pierre et le stuc.
Autour du bâtiment, les figures tutélaires s’inscrivent également dans les formes sculptées. Harald Hardråde monte à cheval du côté ouest, tandis que saint Hallvard, patron de la ville, tend les bras vers le ciel. Dans un angle, une sculpture présente deux hommes et une femme. Le proxénète, la prostituée et son client ! Cette surprenante représentation fait référence au quartier des bordels de la ville d’Oslo qui se tenait là où aujourd’hui se dresse l’Hôtel de Ville.
Devant le perron, six statues de Per Palle Storm incarnent les artisans qui ont construit le bâtiment : charpentier, maçon, tailleur de pierre, électricien, ouvrier — travailleurs anonymes mais justement célébrés.
Au-delà du formel, l’Hôtel de Ville est un lieu de sociabilité. On y tient discours, on y célèbre le Nouvel An, on y marie, on y accueille les démunis comme les festivités populaires. Depuis la tour carillonnée résonne une mélodie légère et familière, de Grieg peut-être, ces notes d’airain qui parlent aux citadins comme à l’histoire.
Le Rådhus ne se contente pas d’être le centre administratif de la ville, chaque année le 10 décembre il est le théâtre de l’un des gestes les plus forts de la diplomatie mondiale. La cérémonie de remise du Prix Nobel de la Paix. Dans le grand hall, sous les fresques, le lauréat reçoit son prix en silence en présence de la famille royale et du Premier ministre qui honorent de leur présence cet événement hautement symbolique. Derrière cette façade rigoureuse et fonctionnelle, c’est donc tout un idéal, celui de la démocratie, de l’éthique collective et de la réconciliation, qui prend corps en architecture.

Photo: Ken Opprann
Ainsi, l’Hôtel de Ville d’Oslo n’est pas seulement un bâtiment administratif. Il est un manifeste, une mémoire sculptée, peinte, bourdonnante de cloches et d’espérance. Il parle de la nation, non en statues de rois, mais en récits du peuple, en gestes de paix, en briques résonnantes. Fonctions et symboles s’y croisent, dans une simplicité solennelle. Et depuis son perron, on voit la mer, preuve que l’architecture peut être un phare.
Brigitte & Jean Jacques Evrard
info@admirable-facades.brussels
Superbe mais aussi tellement surprenant. On(moi certainement) connaît finalement tres peu de la culture (y compris la culture politique) d’un pays européen qui est si proche mais aussi si different
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